Et Dieu s’effaça dans la brume

Alors j’ai lu… de la science fiction, des essais. Des écrits de savants disant leur foi. Mais aussi des livres donnant un éclairage nouveau à la vision du monde de mes 20 ans, comme La Mélodie Secrète, ou L’homme qui devint Dieu.

Puis, une énième nuit de discussion, face à 3 potes agnostiques, nous avons parlé de la vie après la mort, suite à je ne sais plus quelle sortie d’un film Alien où l’héroïne se suicide pour tuer l’alien dont elle était enceinte. La mort les terrorisait tous les trois, au point qu’ils ne comprenaient pas ce geste dans le film. En fait, ils espéraient au contraire qu’à terme, la science et la technologie permettrait de l’abstraire un jour en donnant accès à l’immortalité à leurs consciences incarnées.

Et moi je ne les comprenais pas.

J’étais certes angoissée comme eux, mais de mourir déjà demain, parce que cette mort-là aurait fait que ma vie n’aurait pas eu de sens – pas eu le temps de donner la vie, tant de beauté à découvrir encore; mais si cette mort, même demain, avait soudain un sens comme de permettre à d’autres de vivre au prix de mon seul sacrifice (ce qui était clairement le cas dans le film), je pouvais alors l’envisager avec davantage de sérénité (du moins abstraitement!), voire la considérer comme nécessaire.

Plus généralement, la mort me semblait s’intégrer comme une simple étape au sein d’un cycle immuable et naturel contre lequel je ne voyais pas l’intérêt de me révolter, et il me semblait intuitivement que l’unicité (ici) et l’éphémère (maintenant) de ma conscience était une simple illusion égocentrique qu’il fallait dépasser pour vivre sereinement. En sciences, le principe de conservation de l’énergie stipule que "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme"… je l’utilisais comme analogie, car il exprimait en fait assez bien ma conception de la conscience (ou de l’âme en terminologie chrétienne).

Et là ils se sont moqués de moi… tes convictions, m’ont-ils expliqué, ne sont pas catholiques. Tes histoires de cycle naturel et immuable, d’harmonie et de nature… on dirait du bouddhisme!

Et là, j’en ai eu marre. C’est vrai que dans ma perception de l’âme et de la mort, le paradis et l’enfer ne me parlaient pas du tout. Si encore j’avais pu faire de la théologie pour approfondir les mystères de la foi catholique! mais non, les séminaires, c’était pour une élite exclusivement masculine. Au moins, les écoles d’ingénieurs étaient désormais ouvertes aux filles… voilà qui m’incitait sans hésitation à choisir mon camp!

C’est ainsi qu’à 20 ans, j’ai laissé tomber la pratique du catholicisme qui me conduisait à trop de contradictions intellectuelles.

Je suis devenue agnostique.Eglisedanslabrume_2

Dès lors, pour moi spécifiquement car je continuais de respecter les convictions des autres (surtout si je jugeais qu’elles leur faisait du bien à l’âme comme je l’avais expérimenté moi-même), Dieu s’effaça dans la brume.

                         Ni tout à fait absent,

                              ni tout à fait présent,

                                       juste flou et lointain…

    

Le temps des Lumières

Suite à ma confirmation, j’ai continué ma recherche spirituelle. L’expérience m’avait tant convaincue que je m’étais engagée pour encadrer la préparation des générations suivantes. Je participais aussi à différents rassemblements de jeunes catholiques – fêtes diverses, pélérinages.

CiergeSur un plan plus personnel, je retournais souvent me recueillir dans l’église de la confirmation, car elle était au milieu des 2km séparant le lycée de ma maison, et c’était une étape pour moi pour méditer mes soucis de la journée et retrouver une certaine sérénité entre ces deux sphères de relations aux autres -mes camarades et les profs d’un côté, ma famille de l’autre – qui m’étaient alors si compliquées. 

Mais peu à peu, je devenais adulte. Après le bac, j’ai quitté la maison pour aller étudier à quelques 200km. C’est en procédant par élimination que j’avais choisi ma voie: je voulais un métier avec des débouchés, j’étais trop timide pour faire du commerce, trop phobique à la vue du sang pour faire médecine, et comme j’étais bonne en maths et en physique, le choix d’une école d’ingénieur s’était imposé assez naturellement.

C’est alors que j’ai commencé à faire le grand écart.

D’un côté, la Foi: cette conviction intérieure, ce vécu si fort derrière mes pas d’alors, et pourtant indicible. Croire…

De l’autre côté, la Science: celle qu’on m’inculquait au jour le jour – physique, chimie, algèbre, mécanique – mais surtout l’esprit scientifique dans lequel je baignais du matin au soir dans ce milieu d’étudiants passionnés de maths, de sciences, de technologie; s’interroger, proposer des hypothèses, expérimenter, valider ou invalider, conclure; mais aussi, échanger, discuter, critiquer. Réfléchir…

Il est difficile de résumer en un paragraphe les heures innombrables et le plus souvent fort avancées dans la nuit, parfois même à la veille d’examens ce qui donnait encore plus de piment à l’expérience, que j’ai passées en résidence universitaire à discuter sans fin de la nature de la conscience et la capacité de l’homme d’en créer une artificielle, ou de la transférer dans une machine, du chat de Schrödinger, de la théorie du chaos et des fractales, de la peur de la mort, du mystère de la foi, de l’existence de Dieu… Mes camarades étaient tous devenus agnostiques, voire athées, au cours de leur maturation, et moi avec ma bonne foi catholique, j’étais un mystère pour eux: comment pouvais-je concilier sans conflit mes convictions scientifiques et mes convictions religieuses?Fractale

Evidemment, nous n’avons rien inventé: les arguments avaient beau être parfaitement logiques, nous partions d’hypothèses de base différentes – Dieu existe, ou Dieu n’existe pas – et il était impossible de valider, ou invalider, l’une ou l’autre de ces hypothèses dans la limite de notre expérience.

Et de l’autre côté, quand je rentrais le week-end, je tournais en rond. Des confirmants que j’accompagnais me regardaient avec de grands yeux étonnés quand j’essayais d’expliquer que non, la notion de Dieu ne se confine pas à celle du bonhomme à grande barbe planté sur son nuage qui surveille leurs faits et gestes, et qu’il serait temps de s’intéresser au 3ème élément nettement plus abstrait de la Trinité, ce fameux Esprit si difficile à mettre en mots mais que je leur souhaitais tant de rencontrer. Peine perdue? la plupart étaient là parce que leurs parents les avaient envoyés là… la dimension bassement culturelle de la religion me sautait soudain en pleine figure…

J’ai commencé à douter.

La transmission des 7 dons – célébration

Si vous avez loupé le début, l’exploration de mon parcours spirituel commence ici

14h29. Les pieds sur les pavés bruns du parvis, aux bords arrondis usés par d’autres piétinements au cours des siècles, je regarde l’heure, car il me semble que je dois mémoriser tous les détails de ce jour-là. Je suis dans le petit groupe à qui la décoration de l’église a été confiée, et le responsable de l’animation musicale vient de se joindre à nous. Il se présente. Je ne le connaissais pas; il me frappe par la force tranquille qu’il dégage. Je crois qu’il fait partie des gens qui ont une aura quasiment perceptible par le commun des mortels. Mais il en est inconscient. C’est un messager.

Nous passons l’après-midi à décorer l’église, des panneaux de nos poèmes et credos, de dessins colorés figurant la descente de l’Esprit sur le groupe, de bouquets de fleurs que j’arrange au gré de leurs couleurs, au hasard de mon inspiration du moment. Je ne connais pas cette église, de l’autre côté de la ville, mais elle respire une profondeur inhabituelle. J’ai l’impression de percevoir le passage des âmes venues prier ici depuis des générations dans ses dalles et ses boiseries. Il y règne une grande sérénité.

Mais le temps n’est pas au recueillement, le temps est à la fête! cette église, nous allons l’animer formidablement ce soir, avec tout l’éclat et le dynamisme que notre jeunesse réclame. Les fleurs, les panneaux de couleur, bien sûr; mais aussi un son-et-lumière, pour la mise en scène théâtrale qui s’impose pour frapper notre génération télé-stéréo de la puissance du souffle de l’Esprit-Saint qui va descendre sur nous. C’est le messager qui a la responsabilité de ce spectacle, et tandis que nous finalisons la déco, il peaufine ses répétitions. Dans le petit groupe, l’excitation monte, les yeux brillent, on rigole. Enfin tout est prêt; une petite pause dans le café d’à côté, puis tout le monde rentre souper et se préparer, car la cérémonie aura lieu en soirée.

Quand je reviens, il fait nuit, il fait froid. Les miens rentrent dans l’église, avec les familles. Nous restons sur le parvis, attendant que vienne enfin l’heure de notre entrée solennelle dans l’église illuminée où l’évêque va nous accueillir.

Car le sacrement de la confirmation fait partie des sacrements que seul l’évêque peut donner, ou si nécessaire son représentant, mais ce dernier doit être explicitement nommé par l’évêque pour le remplacer. Les prêtres ordinaires peuvent baptiser, confesser, marier, enterrer, soigner les malades, donner la communion; mais pas confirmer.

Ce n’est pas un sacrement anodin.

Tout cela m’intimide. Je me sens bizarre, j’ai un noeud dans le ventre. Serai-je à la hauteur? j’ai tellement de doutes sur ma valeur, ma capacité à faire le Bien, à avancer vers la Lumière. Comme tous les confirmants, j’ai écrit une lettre justifiant ma démarche à l’évêque. C’était la dernière étape de la préparation. Ma lettre était très longue, plusieurs pages, car j’ai voulu exprimer toute cette difficulté de discernement, et en même temps, dire combien j’ai envie de chasser définitivement mes idées noires, mes angoisses, ma peur du Mal, pour progresser vers plus de force, de sagesse, de bonté.

Peut-être que ma lettre va lui faire peur. Peut-être que je ne suis pas prête.

Toutes ces pensées se bousculent dans ma tête. Sous le porche, je croise le messager. Il a dû percevoir mon angoisse et mes doutes, ils doivent se lire sur mon visage inquiet: il hausse les sourcils, interrogateur: "çà va?".

Oui, çà va… sourires. Je me détends.Venu_esprit

C’est en musique et en lumière que nous entrons dans l’église qui est pleine ce soir. C’est magnifique, c’est grandiose! les chants, les lectures, la liturgie s’enchaînent dans cette ambiance festive: il y a une énergie, une joie incroyable dans cette cérémonie.

Vient le moment du sacrement lui-même. Pénombre et silence. D’abord, l’évêque invoque l’Esprit-Saint – puis il impose les mains sur les confirmands en évoquant les 7 dons du Saint-Esprit que nous allons recevoir: sagesse et intelligence, conseil et force, science et piété, et la crainte de Dieu. C’est par un grand fracas et une grande lumière que sa descente est symbolisée. Alors, un par un, nous allons à la rencontre de l’évêque, afin qu’il marque notre front d’un signe de croix avec le Saint Chrême.

Quand vient mon tour, je lui dis mon prénom; il me sourit: il a lu ma lettre, et il m’encourage.

Que m’a-t-il dit exactement? pendant des années, je me suis accrochée à ses mots dans les moments de doute. Puis je les ai oubliés! j’ai retenu tous les autres détails, mais pas ceux-là! reste l’essentiel: la conviction d’avoir un long chemin devant moi, mais que ce chemin est le bon.Confirmation

J’ai reçu le sacrement – mon front est huileux. Je regagne ma place.

Et… je tremble. Je tremble, je tremble! je ne peux plus m’arrêter de trembler, comme si toutes les vannes de mes émotions les plus fortes s’étaient ouvertes.

Depuis, en m’intéressant aux médecines énergétiques, j’ai lu que ce type de réaction peut se produire lors d’un puissant travail sur les chakras. En l’occurence ici, probablement les 7eme (imposition des mains) 6e (onction sur le front) et 5e (mention verbale de la descente de l’Esprit Saint dans le coeur).

La cérémonie s’achève comme elle a commencé, dans la lumière et la musique, dans la joie et l’énergie. Nous sortons aussi solennellement que nous sommes entrés, mais cette fois, chacun avec une petite bougie allumée dans les mains – symbôle de la lumière de l’Esprit que nous portons plus fortement en nous désormais.

La petite flamme dans mes mains est encore un peu faible et vacillante, comme mon corps qui tremble. Mais elle est brillante.

J’ai gardé précieusement cette bougie pendant les quelques années qui suivirent, où je poursuivis, mais vainement cette fois, ma quête spirituelle dans le catholicisme: ce sera l’objet du prochain épisode…

La transmission des 7 dons – préparation

Dans le diocèse où j’ai grandi, dans les années 80, c’est à 15 ans révolus que l’on pouvait préparer le sacrement de la confirmation. A cet âge, ne restaient plus guère que les enfants de bonnes familles pratiquantes, plutôt bourgeois et quasi tous scolarisés dans le privé, pour qui la confirmation était une évidence comme la messe du dimanche. Il y avait aussi toutefois quelques ados plus atypiques, par exemple de rares (nous étions en Bretagne) immigrés latins étonnés de l’extrême laïcité, voire de l’anti-cléricalisme, de la culture française, et impatients d’imiter leurs parents et cousins confirmés dans la foulée de la communion solennelle. Et bien sûr nous étions aussi quelques-uns à venir dans une démarche plus individuelle, curieux électrons libres à la recherche d’un engagement spirituel personnel ou d’un approfondissement de notre bonne foi d’enfant.

La préparation se faisait sur une année sous forme principalement d’ateliers mensuels le samedi après-midi: études de texte, rédactions de poèmes ou de courtes histoires, dessins, chansons, discussions et débats, sur un sujet tel que la vie en société, notre projet de vie, notre engagement de chrétien, etc.  Bien sûr, le thème central auquel tous ces sujets revenaient finalement était le Saint Esprit, divin porteur de sens, de sagesse et de force dont tout baptisé bénéficie des premiers bienfaits, mais que la confirmation devait renforcer ad vitam aerternam.

J’étais ravie de cette notion bien abstraite qui exprimait enfin les sentiments, sensations, émotions du divin que je ressentais, et qui étaient si difficiles à décrire avec des mots de tous les jours. Je crois que je devais être un peu mystique dans le fond!

De plus, j’étais heureuse dans ce groupe comme nulle part ailleurs, loin de mes doutes et questions existentielles. L’ambiance y était beaucoup plus chaleureuse qu’au lycée, et c’était un espace de construction personnelle et de liberté loin des parents, même si des adultes nous encadraient, car la plupart était à peine plus âgés que nous – animateurs MEJ, séminariste, étudiants…

Kersaliou_1La cérémonie devait avoir lieu en novembre. Le dernier temps fort de la préparation était, en septembre, une retraite d’un week-end dans un château en bord de mer. En deux jours, le groupe finissait de sceller son "Esprit" au moyen d’une randonnée-jeu de piste et de réflexion, de repas et d’une belle veillée en commun animée de guitares et chants, d’ateliers approfondis, et d’une célébration.

Et j’eus pour ma part la chance supplémentaire de vivre là-bas une jolie expérience personnelle, de celles qu’on garde bien au chaud dans son carnet de vie. Moi qui suis une vraie marmotte impossible à sortir de dessous la couette au petit matin, ce dimanche-là dans le dortoir, je me réveillai au petit jour, en grande forme et  pleine d’allant. Comme tout le monde dormait encore, je décidai de sortir doucement pour aller marcher au dehors.

C’était un de ces beaux matins d’automne, à peine brumeux, et mes pas me conduisirent naturellement vers la plage en contrebas pour admirer le lever du soleil, car elle donnait à l’Est. Sans doute était-ce une grande marée montante d’équinoxe, car de larges vagues régulières se succédaient bien haut sur la plage. Et tandis que je leur faisais face, le soleil s’éleva, magnifique sphère de lumière encore mêlée aux rouleaux d’embruns et d’écume, dardant aux travers de l’eau des rayons aux couleurs chaudes qui me semblaient ainsi directement adressés. Le vent dormait encore, et tout l’air de ce matin respirait la sérénité. Je restai là de longues minutes à respirer, à vivre simplement, parfaitement heureuse d’être en ce lieu-là à ces instants-là.

Sunrise_1 Quel moment magique! il n’en fallait pas plus pour achever de renforcer mes convictions les plus positives. Je crois que pour un peu, j’aurais vu l’Esprit-Saint partout, si je n’avais pas avant tout le caractère à bien garder les pieds sur terre dans ma vie quotidienne. Evidemment, je me réjouissais vraiment de vivre l’étape ultime, ce fameux sacrement qui finaliserait mon parcours spirituel dans la foi catholique, l’affermissement de la confirmation avec la transmission des sept dons de l’Esprit, le jour J… qui fera l’objet du prochain épisode!

Les mauvais esprits de mon adolescence

Oursenpeluche Quelques mois après ma communion, j’ai fêté mes 12 ans. Le soir, j’ai regardé mes affaires d’enfant dans ma chambre, et un monstre cafard m’a prise à la gorge. Je ne voyais plus mes peluches de la même manière: usées, inertes. Elles avaient soudain perdu le pouvoir rassurant que je leur prêtais encore une année plus tôt, quand à mon entrée en sixième, mes parents m’avaient aménagé une chambre entre la cuisine et la salle de bains: elles m’avaient été bien utiles alors dans cette migration angoissante en bas, loin d’eux, loin de la lumière dans le couloir du haut le soir, et privée désormais de la présence rassurante de mes cadets partageant ma chambre.

Mais j’avais 12 ans à présent. 12 ans! je suis quelqu’un qui se situe toujours très précisément dans le temps et dans l’espace, ma tête est pleine de repères de dates et de lieux. 12 ans, pour moi, c’était la fin de l’enfance. Et je me suis sentie terriblement triste et terriblement seule, même si je ne savais pas trop pourquoi, à part ce que mes lectures les plus avancées d’alors m’avaient laisser deviner des tumultes dans lesquels j’allais entrer.

Je sentais bien que j’étais devenue une grande, que mes parents devenaient chaque jour à mes yeux moins magiques, moins puissants, moins beaux, tandis que les jeux puérils de mes cadets m’ennuyaient toujours plus…

Restait le monde extérieur, auquel je devais désormais me confronter plus sérieusement. Je rêvais déjà confusément d’amitiés éternelles et d’amours merveilleux. Mais la réalité était tout autre. Je ne trouvais pas du tout ma place parmi mes pairs.

Dans ces conditions, Dieu était un bon refuge, mais c’était une relation discrète, abstraite, qui s’exprimait dans de multiples petits bonheurs, le spectacle des cerisiers en fleurs, une belle journée de mai, une jolie chanson, la flamboyante descente des jours dans les feuilles qui virevoltent… Car j’étais infiniment vivante et exaltée derrière ma carapace de gamine sage et timide, trop "intello".

C’est dans ces années que je vécus ma première folle amitié. Bien sûr j’avais des copines, mais quand Clarisse est arrivée à la rentrée de 3ème, le courant a tout de suite passé. Il nous suffisait d’un mot pour partir dans des fous-rires que nul autre ne comprenait. Nous partagions tout, les lectures, l’évasion de nos carcans familiaux par l’écriture. Car son carcan familial était bien plus étouffant que le mien. Elle était d’une famille catholique intégriste. Pour moi, cela ne voulait rien dire alors, j’étais juste curieuse de comprendre ce que cela signifiait.

Mgrlefebvre Ainsi, ses parents ne voulaient pas qu’elle fréquente quiconque en dehors des heures de collège, car nous étions dans une zone mixte de pavillons/HLM pleine de socialistes ou pire, de communistes, il y avait plein d’enfants non baptisés: le Mal était partout! toutefois, quand elle parla de moi à sa grand-mère, elle dut lui indiquer que j’avais fait ma communion et que j’attendais impatiemment de pouvoir participer au groupe de préparation à la confirmation car ces groupes d’échange et de parole me manquaient. Sa grand-mère dut juger que je n’étais pas trop dangeureuse, et elle lui permit donc de me voir de temps en temps le mercredi après-midi chez elle, en cachette des parents de Clarisse qui habitaient à 2 blocs seulement: je passais donc par le parking et la porte-fenêtre de derrière l’appartement pour plus de discrétion!

L’univers de cette famille était complètement anachronique. Il y avait bien une télé, mais allumée avec une grande parcimonie car pleine de messages sataniques. Même la petite soeur de 2 ans qui commençait tout juste à parler montrait la télé en indiquant: attention, il y a le diable là-dedans. Le salon de la grand-mère comprenait également une immense bibliothèque que je parcourus avec grand intérêt car je raffole des livres depuis toujours. Les ouvrages étaient atypiques, essentiellement des pavés de témoignages religieux, je me souviens particulièrement de "La vie du Padre Pio" (encore des mains ensanglantées par la crucifixion, ici dûes à des stigmates inexpliquées!).

Et la grand-mère de Clarisse, toute contente de trouver en moi une oreille attentive, de grands yeux étonnés de découvrir ce monde mystérieux, m’expliquait sur un ton de confidences: "attention, les temps changent! le mal est partout! tu as fait ta communion où? oh mais ce n’est pas terrible là-bas, ils vous servent l’hostie consacrée dans une gamelle de chien (mépris total)! tout se perd, les traditions, les valeurs! et ce n’est qu’un début! 1987 va être terrible. On attend l’invasion, elle commence déjà: il y a de plus en plus d’arabes, partout" (forcément, en bon intégristes, ils votaient front national…).

En fait, ces visites me perturbèrent beaucoup, car tandis que j’avançais en âge, le cafard, l’angoisse et les doutes sur ma valeur personnelle m’envahissaient. Clarisse déménagea de nouveau l’année suivante. Je me retrouvai passablement seule à mon entrée au lycée, privée de ses fous-rires et de sa complicité inégalée. Et je commençai à avoir des idées noires, des peurs irrationnelles. Et si, comme on l’affirmait chez elle, la musique moderne délivrait des messages subliminaux sataniques? je démontais systématiquement toutes mes cassettes pour écouter la bande à l’envers et vérifier qu’elles n’étaient pas douteuses… Et surtout, il y avait la nuit. Je souffrais de crises d’asthme, tout particulièrement au printemps et à l’automne. Je me réveillais très angoissée, l’oreille aux aguets, persuadée d’une présence hostile qui cherchait à m’étouffer. La Mort rôdait partout autour de moi, et sa noiceur me terrorisait. Ankou

Donc, non seulement je n’avais plus de contacts avec Dieu, mais je voyais le Diable partout! certains de mes camarades faisaient d’ailleurs du spiritisme, d’autres parlèrent un jour du film l’exorciste qui venait de passer à la télé – moi je m’enfuyais en courant, persuadée que ces expériences, si par mégarde je me laissais ensorceler, me volerait ce qui me restait d’âme innocente…

Dans ces conditions, l’écriture était salvatrice: je me construisais grâce à elle, nuit après nuit, une vie parallèle, libre, belle, pleine d’aventures et d’amour, loin, très loin de là (dans la montagne! j’étais loin d’imaginer que j’irais effectivement, dix ans plus tard, m’installer en Suisse...).

Viergemarie_1 Par ailleurs, je n’ai jamais rompu le dialogue avec des adultes qui ont su me rassurer. Ma mère d’abord, qui me donnait une petit signe ou coup de pouce discret quand c’était nécessaire, et qui m’expliqua que les intégristes étaient une secte et qu’il ne fallait pas les prendre au sérieux. Mais croit-on encore sa mère à 15 ans? j’eus heureusement aussi la bonne idée d’aller discuter avec les aumôniers de mon lycée, qui surent me convaincre de m’intéresser à Dieu et plus spécifiquement aux aspects les plus positifs du catholicisme (amour chrétien, force de l’Esprit-Saint, douceur, féminité et maternité incarnées par Marie) plutôt que de m’angoisser inutilement sur ces mauvais esprits qui n’étaient en fait que les reflets créés par mon esprit tourmenté de ma difficulté de vivre mon adolescence. J’ai puisé aussi beaucoup de soutien dans l’étude et dans la confiance que les profs m’accordaient – c’était bien le seul domaine où j’avais une mesure objective de ma valeur, et dans ces conditions, une mauvaise note était un drame démesuré…

Mais l’année de mes 16 ans, après toutes ces épreuves, j’avais enfin atteint l’âge requis pour l’étape suivante dans ma spiritualité catholique: la préparation à la confirmation, ce but que je m’étais clairement fixé à la fin du caté.

La suite… au prochain épisode.

Le Dieu de mon enfance

Quand j’étais petite, j’ai été baptisée catholique, parce que c’était l’habitude en Bretagne; on avait trop peur de ne pas le faire, car il y avait encore beaucoup de mauvais esprits dans la tête des gens, et il ne faut pas oublier que le baptême catholique comprend un exorcisme du nouveau chrétien: renoncement explicite au Mal, effacement des pêchés.

Toutefois mes parents ne pratiquaient pas. Nous allions à la messe deux fois par an, non pas à Noël ni à Pâques, mais à la Toussaint et aux Rameaux, pour rendre visite aux morts, et pour faire bénir le buis qui devait ensuite protéger la maison pour toute une année.

Il y avait bien d’autres rites et superstititions dont je n’ai qu’une mémoire très lacunaire; de grands pouvoirs attribués notamment aux médailles, de baptême, de Sainte-Anne et sa fille la Vierge Marie, de Saint Christophe (pour se protéger des accidents de voiture), etc. Egalement l’importance des pélérinages (au minimum Sainte-Anne d’Auray, mais Lourdes c’était encore mieux) et des pardons (plus accessibles, chaque chapelle de campagne ayant le sien, et souvent associés à de grandes fêtes populaires, courses cyclistes…).

Jugementdernier Le Dieu de ma petite enfance était par ailleurs très menaçant. Je ne me souviens pas qu’on m’ait parlé de lui en bien, mais plutôt comme d’un juge suprême qui observait toutes mes bêtises et mauvaises pensées quand mes parents avaient le dos tourné pour mieux m’envoyer en enfer quand mon temps serait venu. Déjà que ma mère avait un petit doigt magique pour tout deviner; mais avec cette menace de recours divin en plus, je n’ai pas eu d’autre choix que de devenir une petite fille très sage (et franchement, je crois que je n’ai pas changé, toujours l’impression que je vais avoir des comptes à rendre sinon!).

Ensuite je suis allée au caté, et là c’était beaucoup plus sympa. On faisait des dessins, des découpages de coeurs, de colombes et de petits bonshommes se tenant la main. On nous racontait des histoires étonnantes et on chantait de très jolies chansons.

Et puis il y a eu les cérémonies.

Première communion: très grande curiosité de ma part, quel goût a donc cette hostie "corps du Christ" (au fait, je n’ai toujours pas pigé le concept qui se cache derrière ce rite de la communion donc la catéchèse ne devait pas être bien faite)? On m’avait bien expliqué qu’il ne fallait pas la croquer, mais la laisser fondre sur la langue. Sauf que… j’ai eu la dernière, mal cassée et avec un énorme excédent triangulaire qui m’est resté entre les dents. Quelle angoisse pour la faire passer! mais bon, j’ai eu double dose ou presque pour cette première communion. Encore un de ces petits privilèges qui jalonnent mon parcours sans que j’aie rien fait pour le mériter. Je crois que je vais avoir de sacrés comptes à rendre au final…

Puis la communion solennelle. En aube blanche traditionnelle avec la tête de hibou illuminé à lunettes que j’avais à douze ans. Si quelqu’un de ma connaissance actuelle voit cette photo je vais me cacher pour 3 semaines lol!

Clocher_1 Mais pour nous remercier d’avoir bien préparé cette étape clé, le prêtre qui nous encadrait nous permit de monter dans le clocher de l’église fermé au public et j’ai un souvenir grandiose de la vue sur la ville, ses toits, ses maisons à colombages, ses ruelles pavées, ses vieilles pierres, que j’y découvris, les pieds dans les crottes de pigeon mais les yeux plein d’une vue que seul Dieu a en temps normal!

Je crois que c’est là qu’a commencé mon amour des vieilles villes en général et des vieilles églises en particulier.

Par contre pour la Bible c’était franchement raté. Mes parents l’avaient acheté en bande dessinée pour essayer de nous cultiver un peu mieux. J’étais fascinée: c’était le seul récit sanguinaire auquel j’avais le droit; même dans Goldorak, je n’avais pas jamais vu un juge proposer de couper un bébé en deux avec un grand couteau, pour mettre d’accord deux femmes se disputant sa maternité. Et même dans le nouveau testament: génocide des bébés pour tenter d’éliminer le sauveur annoncé dès sa naissance, désordre public par un adolescent plein d’énergie (casseur du temple de Jérusalem à 12 ans! Aujourd’hui, ils brûlent des voitures, mais franchement, aucun n’a atteint ce niveau de popularité depuis…) et au final, la crucifixion qui est tout de même d’une cruauté terrible!

Crucifixion

(Une chose est sûre: jamais il n’y aura de crucifix chez moi, avec cet homme souvent représenté peids et mains cloués, ensanglantés! Il y a eu trop de sang versé pour cette croix. En guise de croix, je veux bien à la rigueur un drapeau suisse dans mon jardin quand j’aurai le passeport, car c’est folklorique et puis il a le mérite d’avoir inspiré son bienfaisant dual: celui de la Croix-Rouge. Mais pas de crucifié.)

Ensuite… la communion solennelle, c’était l’année de mes 12 ans. Alors commença la traversée du désert. 4 années d’adolescence à traverser avant d’avoir le droit à la confirmation – avec toutes les angoisses mystiques que l’on peut avoir à 15 ans au pays des korrigans… Détails au prochain épisode.

Les clés du rêve qui s’envole trop vite

Milieu de nuit – je passe d’un rêve à l’autre, sans doute la routine, mais une partie plus consciente de mon cerveau qui faisait le guet apparemment lance soudain l’alarme: stoppe, stoppe, ne passe pas encore au rêve suivant, il faut d’abord mémoriser le précédent avant qu’il ne s’efface, car il est important! il y a ton messager dedans!

Bien dans les vapes, au fond de ce puits de sommeil je rassemble tant bien que mal quelques neurones vaillants pour essayer de courir après les images du rêve en question. Après tout, quelques heures avant j’ai tiré la lune au tarot sur l’indication de fichtre, il paraît qu’il faut que je regarde de plus près mes rêves…

… et mince, pendant que mes neurones mal réveillés ressortent ces pensées blogosphériques d’avant le coucher, le rêve s’efface, s’envole, il se brise en morceaux, je ne vois déjà plus le fil conducteur, que des bribes…

Tentative de le mettre en mots, si je peux le mettre en mots, je pourrai le raconter, donc forcément, je m’en souviendrai…

… mais il n’y a pas de mots chez moi pour des bouts de rêve sans logique… il n’y a que des émotions dans ce rêve… enfin je crois.

Je tente encore une manoeuvre, pour récupérer plus de neurones, arrêter le rêve suivant qui peut attendre: j’ouvre un oeil. 4h25 en rouge au plafond – silence total… je replonge le nez dans l’oreiller…

… et là, j’arrive à récupérer ce qui est récupérable. J’ai effectivement rencontré mon messager dans ce rêve – celui que j’avais sauvé du suicide dans le plus beau rêve de ma vie il y a près de 20 ans. Mais il avait changé: il était vieilli, critique, sectaire. Acariâtre. Dans les bribes que j’ai pu sauver, il y avait essentiellement des reproches, une tentative de me convaincre de revenir dans son monde étroit lié à un dogme, à sa religion spécifique, et de me forcer à le suivre dans ses nouveaux hobbies (apprendre le japonais???). Et de mon côté le refus, et une certaine tristesse aussi, de le voir si fermé d’esprit, si péremptoire, comme si tout échange était désormais devenu impossible. Et l’intime conviction que son chemin à lui s’était arrêté trop tôt, qu’il ne progresserait plus avec moi, mais que je ne pouvais pas m’arrêter pour autant, car j’avais encore une trop longue route devant moi, trop de choses à découvrir, et tellement de liberté sur ce chemin-là.

D’ailleurs je crois que je marchais, peut-être à reculons, dans ce rêve, il essayait de me suivre en me parlant, je le regardais s’éloigner, car il ne pouvait, ou ne voulait, pas continuer ce chemin avec moi, et moi je ne voulais, et ne pouvais, pas m’arrêter là.

Rien que de tenter de mettre en forme ces bribes de songe dans ces lignes m’a donné de nouvelles clés.

Ce que le rêve dit: ce messager n’a plus besoin de moi depuis longtemps. Par contre, ce qui est peut-être nouveau, c’est que j’ai désormais la conviction que je n’ai plus besoin de lui non plus, en tout cas sous cette forme-là; car j’ai progressé.

Reste… à comprendre ce qu’il représente pour moi? tout simplement un idéal d’amour courtois, de l’alter ego masculin rassurant "calme tranquille" auquel je rêvais dans mon adolescence plein de doutes et d’angoisses? ou plus intime encore, les racines "guidées" de ma spiritualité, puisque j’avais croisé ce messager dans la vie réelle le jour de ma confirmation catholique, et que le sentiment si puissant que j’avais ressenti dans le rêve quelques mois après était d’un ordre infiniment supérieur à tout ce que j’ai pu ressentir comme émotion dans ma vie réelle (même l’amour inconditionnel de mes enfants)?

Je pencherais donc plutôt pour la seconde hypothèse, d’autant plus que j’ai aussi lu hier soir un excellent texte sur les agnostiques dans lequel je me suis largement reconnue: cette lecture aurait fort bien pu remonter ce vieux symbôle à la surface de mes rêves comme pour mieux le digérer…

Reste donc… à le digérer.

J’ai encore beaucoup de chemin à faire, et tant à apprendre.

Bonnes nouvelles

J’ai reçu aujourd’hui une petite carte de la plus ancienne de mes copines – on était en 6ème ensemble – dont je n’ai plus de nouvelles que sporadiquement, et celle-ci était particulièrement belle puisqu’elle m’annonçait la naissance de sa fille – premier bébé, bienvenue au club!

Il y a quelques semaines, mon autre copine sporadique de lycée et des vacances délirantes qu’on ne peut vivre qu’à 17 ans, reprenait aussi contact avec moi pour m’annoncer sa joie d’attendre aussi un premier petit garçon pour cette nouvelle année 2007.

Cela me touche beaucoup qu’elles reviennent ainsi vers moi pour m’annoncer ces grandes joies au milieu de nos petites vies séparées, l’une galérant en Bretagne, l’autre s’ennuyant à Paris, la troisième courant sans cesse autour de la Suisse…

Cela plus les cartes de voeux de mes amis dispersés en Europe avec leurs petits bouts qui grandissent, la boîte aux lettres est un festival ces jours!

Et il y a aussi le plaisir que j’ai eu à recevoir amis, familles et voisins tout au long de ces vacances: fatigant, un peu stressant parfois comme hier soir quand mon 2ème caquelon de fondue  a commencé à tourner (cela m’apprendra à vouloir prouver aux Suisses que je suis prête pour le passeport!) ou quand mes beaux-parents ont débarqué avant que je ne finisse ma dernière fournée de biscuits florentins décorés yin&yang (petite attention de dernière minute tout spécialement pour ma belle-soeur chinoise qui m’aidait en cuisine)… mais quelle joie de donner ce temps, cet énergie, pour construire et entretenir des relations souriantes avec tous ceux qui m’entourent, que je les aie choisis comme Mari Charmant, construits en mon sein comme mes enfants, ou tout simplement que le hasard les ait mis sur mon chemin un jour ou l’autre pour simplement quelques pas ensemble…

Vive les fêtes!

… et puis la dernière bonne nouvelle, je suis moins stressée, car si tout va bien, je devrais trouver une "assistante parentale" de remplacement la semaine prochaine – il faut juste lui laisser le temps de rentrer tranquillement de vacances puis de faire connaissance… vivement lundi que tout cela s’éclaircisse.

Si j’étais une fée…

Duguay_enfant3

je serais celle-là… cette image me touche si profondément depuis que je l’ai vue sur le site de Mario Duguay (qui l’a créée) que je l’ai stockée pour mieux la consulter dans les moments de doute ou de stress… c’est une image que j’aimerais léguer à mes filles… voilà donc mon petit cadeau à la blogosphère pour 2007:

Puisse cette jolie fée aider à grandir l’enfant intérieur qui est en vous (i.e., devenir sage) cette année encore!

Par ailleurs, simple curiosité, suis-je la seule à être ainsi émue par cette image? qu’évoque-t-elle pour les autres?